#2 - La première pluie

Dernière mise à jour : 7 mars

Nous avons eu cette nuit la première pluie de la saison. En entrebâillant le rideau de la chambre à à l'aube naissante pour laisser entrer la lumière du jour, je vois le toit luisant de la maison du gardien et les plantes baignées d’humidité, nettoyées des poussières qui avaient terni leur teintes des mois durant, afficher glorieusement toute l’étendue du spectre des verts, des plus tendres aux plus profonds.

Le ciel est d’un gris aluminium : il diffuse sous son couvercle accapareur une lumière tout à la fois douce et menaçante. Chaque texture végétale en est magnifiée : friselis des feuilles de choux dans les bacs de culture surélevés, doux tapis brosse de la pelouse sur laquelle COOKIE le vieux grincheux au grand cœur et sa compagne BAMBOU croisée de beauceron et de rottweiler aiment à se prélasser tout en reposant leurs pattes mises à l’épreuve par les gravillons qui jonchent le sol dur lorsqu’il n’est pas planté, imposante haie de bambous hauts de cinq mètres qui ceinturent la partie arrière de la propriété, pouvant si besoin ralentir la chute d’un mur gorgé d’eau en période de pluies persistantes tout en procurant une confidentialité bienvenue vis-à-vis du voisinage, délicats épis de petit épeautre qui poussent dans une plate-bande surélevée sur le côté d’une cabane en brique construite pour servir de niche aux deux grands chiens qui veillent à l’extérieur, fragiles dentelles des plants de lentilles dont les folioles rappellent par leur forme celle des grains de lentille mûrs.

Hier en fin d’après-midi, l’on craignait le premier coup de foudre tonitruant qui marque chaque année le début certain de la saison des pluies, qui nous surprend immanquablement au milieu d’une accalmie dans le ciel furibond grondant et craquant, pendant laquelle vous avez décidé de préparer votre repas du soir, vous éloignant imprudemment de votre poste de travail. C’est alors qu’un fracas épouvantable déchire le silence, que votre compteur disjoncte, que vous vous retrouvez dans l’obscurité avec pour tout éclairage la faible lueur de la flamme du brûleur sur votre fourneau à gaz, et que vous vous précipitez à votre bureau, souvent trop tard - en fonction du degré de vétusté ou de protection de votre réseau électrique - pour arracher votre câble internet et éteindre votre box dans la panique la plus complète.

Le déluge se déclenche en même temps dans une débauche de coups de tonnerre assourdissants et d’éclairs magistraux ; la pluie qui tombe brutalement sur les tôles résonne dans toute la maison, empêche toute communication, et tandis que vous maugréez en cherchant à tâtons vos bougies et votre boite d’allumettes vos chiens tout tremblants cherchent refuge sous la table, se collent à vos jambes et lèvent vers votre visage leurs regards perdus et suppliants.

Rien de tel hier au soir pourtant. Voilà des années que j’expérimente la joie mitigée d’appréhension de la première pluie tropicale, à la mi-octobre, qui met fin à des mois de sécheresse et donne le coup d’envoi à un printemps luxuriant de quelques jours durant lesquels les pousses de bambou peuvent s’allonger de quatre-vingt centimètres en une seule nuit. S’ensuivent à tous les coups des dégâts étendus dans le réseau électrique urbain, les réparations pouvant alors se faire attendre de deux à trois jours dans le meilleur des cas, quand ce n’est pas deux semaines.

Étonnamment cette première pluie nocturne s’est faite discrète, n’interrompant le sommeil ni par les grondements du tonnerre, ni par la foudre. Il y eut toutefois une petite attaque de moustiques, dont on ne sait jamais par quelles entrées ils sont passés, ni à quel moment, car ils ne se font remarquer – et désagréablement comme on peut s’en douter – qu’au moment où vous vous apprêtez à plonger dans les bras de Morphée.

Les marques les plus significatives de cette transition nette entre les saisons auront donc été les flaques d’eau qui dissimulent les nids de poules sur la voie carrossable que j’emprunte pour éviter les embouteillages, et dont la poussière ocre rouge s’est transformée en terre glaise qui se colle à vos roues et repeint votre véhicule sans pour autant vous épargner les glissades et les dérapages.

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